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À moins d’un mois de l’élection présidentielle du 12 avril 2026, un phénomène politique majeur s’impose dans le paysage béninois. Il s’agit de la prolifération quasi-quotidienne des mouvements de soutien en faveur du duo Romuald Wadagni-Mariam Chabi Talata. Des “Amis de RoW” à “Convergence Wadagni 2026”, en passant par d’innombrables collectifs citoyens qui naissent chaque jour dans les communes et les villages, cette effervescence soulève une question centrale pour l’avenir du septennat à venir : comment récompenser cette marée humaine sans sacrifier la gestion de l’État ?
Un pluralisme de soutiens sans précédent à quelques semaines du scrutin
La dynamique est impressionnante. À Cotonou, Parakou, et bien d’autres villes et villages, des acteurs politiques et leaders de mouvements citoyens se mobilisent pour appeler à une participation massive. Des séminaires stratégiques, regroupements, réunissent des mouvements autour d’un objectif ambitieux; celui d’atteindre 75 % de participation le 12 avril, après le faible taux de moins de 35 % enregistré lors des doubles scrutins de janvier. Cette floraison de collectifs pose une première question fondamentale. Ces mouvements naissent-ils spontanément d’une adhésion sincère ou répondent-ils à une stratégie de positionnement pour l’après-12 avril ? Chaque jour apporte son lot de nouvelles structures, chacune revendiquant sa légitimité, son ancrage territorial, sa capacité à mobiliser. Derrière cette effervescence citoyenne se profile une réalité plus prosaïque : celle d’acteurs qui investissent parfois de leurs propres deniers dans l’espoir légitime d’être reconnus après la victoire.
Comment récompenser face aux ressources limitées ?
Après les scrutins, le clientélisme électoral pèse lourdement sur les finances publiques, si le duo Wadagni-Talata remporte. Une masse salariale représente une majorité du budget, et environ 50 % des emplois publics seraient attribués en échange d’un soutien politique. Face à l’afflux massif de nouveaux prétendants, le futur pouvoir ne pourra, peut-être pas récompenser tous ses soutiens par des postes (ministères, directions, ambassades Etc) sans créer des centaines de nouvelles fonctions. Cette inflation administrative menacerait l’équilibre budgétaire et la qualité des services publics, alors qu’un nombre considérable des Béninois n’ont pas l’accès à l’eau potable aux soins de base.
La temporalité des récompenses
Même en admettant que l’État dispose de moyens pour récompenser, se pose la question du temps. Pourrait-on récompenser tout le monde au même moment ? La réponse est sans doute négative. L’expérience des transitions politiques montre que le “partage” s’étale dans le temps. Il y a d’abord les soutiens de la première heure, puis ceux qui se sont mobilisés en cours de route, et enfin les ralliés de la dernière heure. Sur combien d’années pourrait s’étaler cette distribution des faveurs ? Sur tout un septennat ? Et si oui, comment gérer la frustration de ceux qui attendront sept ans avant de voir leur “investissement” récompensé ou du tout pas ?
La question cruciale de la hauteur des dépenses engagées
Mais l’interrogation la plus délicate est celle-ci : le président élu pourra-t-il être à la hauteur des dépenses effectuées par ces mouvements ? Nombre de ces collectifs ont engagé des frais considérables pour organiser des caravanes, acheter des t-shirts, mobiliser des foules. Certains leaders ont probablement puisé dans leurs ressources personnelles, contracté des dettes ou mobilisé leurs réseaux, dans l’espoir d’un retour sur investissement. Ils attendent légitimement une compensation. Or, que peut offrir l’État en retour ? Un poste de conseiller technique, avec un salaire de fonctionnaire, peut-il rembourser des mois de dépenses électorales ? Un petit marché public peut-il compenser l’investissement consenti ? La réalité économique du Bénin et les contraintes de gestion qui s’imposeront au nouveau gouvernement risque de produire une déception massive. Car si l’État devait rembourser tous ces frais de campagne déguisés, il devrait y consacrer une part inédite de son budget, au détriment des routes, des hôpitaux ou des écoles.
Le risque d’une gouvernance accaparée par la dette politique
Si Romuald Wadagni, après sa probable élection, devait consacrer l’essentiel des ressources de l’État à récompenser ses soutiens, que resterait-il pour gouverner ? Que resterait-il pour les Béninois qui n’ont pas eu la chance de faire partie d’un mouvement de soutien ? Le risque est réel de voir le prochain septennat se transformer en une immense opération de redistribution clientéliste. Une telle dérive, si elle devait se confirmer, ne manquerait pas de créer de nouvelles frustrations. Les études menées au Bénin montrent d’ailleurs que les femmes, les utilisateurs des médias et les membres d’organisations sociales sont moins sensibles au clientélisme et plus enclins à soutenir des programmes centrés sur les biens publics. Ce sont peut-être ces Béninois-là, restés en dehors des logiques de soutien récompensé, qui jugeront in fine la qualité de la gouvernance.
L’urgence d’une clarification pour préserver l’efficacité de l’action publique
Cette prolifération des mouvements de soutien, à quelques semaines de l’élection présidentielle, est à la fois une force et un talon d’Achille pour le duo Wadagni-Talata. Une force, car elle témoigne d’une dynamique électorale incontestable. Un talon d’Achille, car elle porte en germe les conflits de l’après-victoire. La grande inconnue reste la capacité du futur président à gérer cette masse de soutiens sans sacrifier l’efficacité de son gouvernement ni la bonne gestion des deniers publics. Saura-t-il distinguer entre les soutiens désintéressés et ceux qui attendent un retour sur investissement ? Saura-t-il résister aux pressions pour préserver les équilibres budgétaires et la qualité des services publics ?
La question reste posée, et elle sera sans doute l’un des premiers défis du septennat qui s’annonce. Car gagner une élection avec des milliers de soutiens est une chose. Gouverner avec des milliers de créanciers politiques en est une autre, autrement plus complexe pour un pays qui aspire à consolider son modèle de développement.
Fiacre Kéface DAKODOUI